Margot, tu nous quittes?
21 février 2018

Nouvelles du milieu
Source : Monique Beaudoin Alan Conway, 21 février 2018

Un texte de Monique Beaudoin et Alan Conway suite au décès de Margot Turcotte, deux de ses amis proches.

Imprévisible, Margot réussit à déjouer les statistiques et les pronostics de tous les temps. Margot, toi qui selon des médecins, devait quitter cette terre vers l’âge de 12 ans, tu as prouvé le contraire en te rendant dans la soixantaine!

Le 21 février en soirée, je reçois un appel de ta grande amie Lyne Cossette. Je me disais « Margot doit être à l’hôpital ». Mais non! Rien ne laissait présager en 2018, ton départ vers l’autre monde lors de notre conversation téléphonique le lendemain du Jour de l’An. Quelle triste nouvelle!

Margot, il faut apprendre à la connaître. Les surprises commencent avec la naissance où Margot décide de naître un mois plus tard. En 1955, Yvon Deschamps n’avait même pas écrit son monologue sur le fœtus dans lequel il affirmait « Non, je ne sors pas ». Vingt ans plus tard, il imaginait sa mère qui attendait le bébé et qui avait hâte que l’enfant vienne au monde.

Margot entre à l’Institut Nazareth (appelé à l’époque le couvent) en 1962. Menue, des gens s’inquiétaient pour son développement. Différente par le fait qu’elle n’avait pas de cheveux, il était difficile d’imaginer comment une fille pouvait naître sans cette protection sur la tête. Mais un jour, Margot arrive au couvent avec une perruque blonde. Une surprise pour tout le monde mais qui lui va à merveille. Au cours des années, elle pouvait de temps en temps se permettre de changer la couleur, sans se préoccuper de teinture. Dans ces années et plus tard, Margot affirmait : « Je serai grise quand je le voudrai ». Attention! Elle regardait minutieusement les toits de neige blanche de ses ami(e)s qui arrivaient dans la quarantaine ou la cinquantaine.

Voici une anecdote sur la perruque après un cours d’éducation physique au secondaire. Les élèves partent à la récréation. La professeure dit d’un ton sarcastique : « Mademoiselle (en parlant de Margot), vous avez oublié votre tête! ». De quoi faire rire les filles.

Margot prend sa place et développe le sens de l’humour. Elle n’a pas la langue dans sa poche. Prête à défier les règlements de l’Institut, elle avait toujours une réponse et des répliques pour les professeurs et les religieuses. La musique classique, ce n’était pas pour elle, ni le tricot. Margot aimait la lecture, les langues, les jeux de mots. Elle apprenait facilement, pouvait imiter des accents. Elle connaissait les chansons populaires et n’hésitait pas à nous les faire connaître en français et en anglais.

Margot démontrait son indépendance. Tellement, au secondaire, elle prenait déjà l’autobus de ville pour se rendre chez elle les fins de semaine. À l’époque, pas question de canne blanche non plus!
Margot était aussi avant-gardiste. À l’été 1970, avec deux autres filles de la classe, elle fréquente un camp de vacances avec des voyants. Une première à l’intégration de jeunes handicapés visuels dans des camps d’été. Puis Margot est aussi à l’origine du droit de fumer dans un couvent. Deux filles se sont fait prendre à fumer dehors à la cachette. L’histoire a fait le tour de l’Institut. Les religieuses n’ont pas pris de temps pour convoquer des rencontres avec le personnel. Quelque temps plus tard, les filles, avec la permission des parents, pouvaient fumer à l’école lors des récréations et après la période d’études en soirée. Un fait inimaginable. Nous sommes au début des années 1970.

Que se passerait-il aujourd’hui avec les débats sur le tabagisme et le cannabis à nos portes?

Une fois sortie de l’Institut, Margot décide de terminer son secondaire V dans une école anglaise. Faut le faire, une intégration à l’école régulière dans sa langue seconde! Un beau défi qu’elle réussit.

De Montréal, Margot s’inscrit à l’Université d’Ottawa en psychologie. Un moyen pour elle d’apprendre à vivre en colocation, en résidence et de s’éloigner de ses parents et devenir plus autonome. La psycho exige beaucoup de travail. Dans les années 1970, il fallait une détermination pour les études postsecondaires.

En 1983, Margot déménage en Gaspésie. Une relation amoureuse s’installe entre Émile et elle et ensemble, ils planifiaient une vie à la campagne, dans la tranquillité avec un jardin, les poules et quelques animaux. Avec les longs hivers et les épiceries éloignées, Margot se met à cuisiner et découvre de nouvelles recettes. Le défi demeure le transport mais elle venait à bout de s’organiser. Quatre ans plus tard, l’amour déchante. Émile, ayant d’autres priorités, déménage à Montréal. Margot s’installe à Québec. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie.

Dans la Vieille Capitale, Margot se joint à des organismes de personnes ayant une déficience visuelle. Elle s’implique au conseil d’administration du Regroupement des personnes handicapées visuelles 03-12 (RPHV 03-12) quelques années. Elle aide aussi des personnes aveugles ou demi-voyantes avec l’informatique.

Avons-nous reconnu le potentiel de Margot? Pas de véritables chances pour elle de trouver un emploi. Margot vit avec quelques ami(e)s, la solitude et ses chats. Venant d’un milieu familial assez difficile, Margot est la dernière à partir après ses parents, sa sœur et ses deux frères. Depuis plus de dix ans, elle faisait partie des gens seuls, sans famille, une triste réalité dans notre population vieillissante.

Les animaux particulièrement les chiens et les chats prennent une place de choix dans la vie de Margot. Les animaux devenaient souvent des confidents à qui se confier dans des moments plus difficiles ou douloureux. Dans son logement au 15e étage, les chats se préoccupaient aussi de la maîtresse.

Margot et moi, sommes toujours demeurées de bonnes amies en contact malgré notre cheminement de vie dans une autre direction. Margot avait aussi de l’intuition. Elle savait que pour Alan et moi, le tout finirait par une basse messe, cérémonie à laquelle elle assistait en 1991. Plus jeune, Margot venait passer quelques journées chez mes parents à Montréal, le temps de rencontrer une famille et de se changer les idées. Ensemble, nous avons discuté de tout et de rien, des inquiétudes de nos parents face à notre situation de handicap, l’autonomie, les déplacements, les études, l’emploi, etc. Plus tard, Margot est aussi venue à Gatineau à des moments où le café prenait tout son sens. Alan a été averti que Margot aimait le café mais il ne croyait pas mes paroles.

Un matin, Alan part travailler. Margot et moi, nous nous assoyons à la table, tranquilles à jaser. Il faut le dire : Margot m’a appris en quelque sorte à relaxer. J’en avais probablement besoin. Alan revient de travailler au début de l’après-midi. Puis, nous sommes encore à la table au café avec une petite cafetière qui fait deux tasses à la fois. À la fin de ce jour-là, Alan et moi, croyons que Margot avait bu quatorze (14) bonnes tasses de café. Quelque temps plus tard, la petite cafetière prenait sa retraite. Nous l’avons remplacée par une cafetière de dix tasses. Margot a très bien dormi ce soir-là, avec ses 14 tasses de caféine.
Encore à Gatineau, Alan, Margot et moi, allons souper un soir à un petit restaurant chinois à trois minutes de marche de la maison. Un homme, à moitié chaud, demande gentiment à Alan : « Est-ce que ce sont vos deux filles? » À six mois de différence en âge, comment Alan pouvait-il être notre père alors qu’il a seulement trois ans de plus que nous? Quelques minutes après, l’homme se met à ronfler alors que nous commencions à imaginer des scénarios. L’homme en question avait sans doute des problèmes assez sérieux pour poser une telle question.

Avant que j’entre dans la décennie du 5, Margot m’appelle un vendredi après-midi. Un interurbain en après-midi. Margot dit «J’ai un plan pour les interurbains». Je ne la croyais pas au début mais c’était vrai. Une belle surprise dans laquelle je lui rappelais que dans les six mois suivants, elle venait me rejoindre. Margot dit : « Non, impossible. J’arrête à 49 ». Des gens à Québec se sont bien occupés de célébrer ses 50 ans le 17 novembre 2005. Notre contribution a été une carte à gros caractères avec le chiffre 50 en noir et en gras.

Margot, Lyne m’informait que l’urne sera mise en terre au même endroit où reposent ta tante Noëlla et son mari. Quelle bonne idée! Ensemble, tu pourras te rappeler tes étés passés à la campagne, de vraies vacances pour toi. Ta tante te considérait à ta juste valeur, te donnant plus de liberté et de soutien dans l’apprentissage de la vie. Cette deuxième famille a su reconnaître tes capacités malgré ta limitation visuelle. Pour eux, tu étais leur fille. Alan et moi, sommes certains que Noëlla et son mari t’attendent là-haut. Une place est déjà réservée pour toi.

Margot, finis les problèmes de santé et les luttes pour les services, le transport adapté, les inquiétudes. Nous savons que les dernières années, des ennuis de santé se manifestaient. Tu sortais moins souvent. Repose en paix maintenant! Bien entendu, tu vas nous manquer mais ta petite voix et ton sens de l’humour demeurent gravés dans nos mémoires. Alan et moi, gardons de beaux souvenirs, comme ma famille et tes ami(e)s de Québec et les gens que tu as côtoyés. Veille sur nous, à présent!

Monique Beaudoin et Alan Conway

Date de dernière modification : 15 mars 2018
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